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Aphantasie

Tout savoir d’une chose, sans jamais rien en voir

Vous fermez les yeux pour voir un objet, et il ne vient rien. Du noir, sans bord. Rien. Vous pourriez pourtant le décrire pièce par pièce, car le savoir est là, entier. C’est l’aphantasie, l’extrémité basse du spectre, celle où l’on connaît sans revoir.

Ce que ça fait, de l’intérieur

En quelques points

Combien de personnes
Environ une personne sur cent avec la définition la plus stricte, et quatre fois plus si l’on compte aussi les images très faibles.
Un mot récent
Le mot date de 2015. Avant, le phénomène n’avait pas de nom, et la recherche passait à côté.
L’âge de la recherche
Une dizaine d’années d’études, et des conclusions qui bougent encore.
Une façon de fonctionner
Le vocabulaire se discute encore. Les chercheurs n’y voient rien à soigner et parlent plutôt de neurodivergence.
Comment on la repère
Par ce que la personne raconte de son vécu, seul repère dont la recherche dispose aujourd’hui.

Ce que ça fait, de l’intérieur

Fermez les yeux et cherchez une pomme. Chez la plupart des gens, quelque chose se lève, plus ou moins net, plus ou moins rouge. Dans l’aphantasie, le champ reste noir. Parfois une idée de place subsiste, un point sans contour ni pigment.

Poussez un cran plus loin. La peau un peu cireuse, le poids dans la paume, le craquement de la première bouchée, l’acidité qui monte au nez. Vous connaissez tout ça par cœur, vous pourriez en parler une heure, et rien ne s’affiche. Vous le savez, c’est tout.

Le savoir arrive tout de suite, complet, sans que l’image suive, et c’est là que les proches se trompent presque à chaque fois, puisqu’ils traduisent « je ne vois rien » par « je ne sais pas à quoi ça ressemble ». Les deux n’ont rien à voir.

Testez-le sur votre porte d’entrée

De quel côté est la poignée de votre porte d’entrée ? La réponse tombe tout de suite, sans hésiter. Maintenant, demandez-vous si vous avez vu la porte pour répondre, et si vous arrivez à la voir pour vérifier. Si rien n’est venu, ni avant ni après, vous y êtes : c’est l’aphantasie.

On découvre l’aphantasie tard, en général, au détour d’une conversation qui ne portait pas là-dessus. Jusque-là, « voir dans sa tête » passait pour une façon de parler, au même titre qu’avoir le cœur brisé. Surprise. Apprendre que le voisin voit vraiment quelque chose fait un drôle d’effet, et le sol bouge un peu.

Un seuil flou entre l’aphantasie et l’hypophantasie

Certains récits parlent d’une trace fugace, d’un contour de fantôme, ou juste d’une intuition de l’espace, et dès qu’une image se montre, même minuscule, le curseur glisse d’une case, vers l’hypophantasie.

Comment se fabrique une image mentale

Les yeux ouverts, la lumière entre, touche la rétine et remonte jusqu’au cortex visuel, à l’arrière du crâne. Imaginer prend le chemin inverse, puisque l’ordre part des réseaux d’attention, à l’avant, puis redescend réveiller ces mêmes circuits visuels sans qu’aucune lumière n’entre.

Le cerveau fabrique l’image à la demande, et il repart de zéro à chaque fois. Aucune photo n’attend dans un tiroir. Dans l’aphantasie, la commande part, le savoir répond, et rien de sensible n’arrive à la conscience.

Reste à savoir où la chaîne casse. Dans la première hypothèse, l’image n’est jamais produite et les régions visuelles restent au repos, alors que dans la seconde le cerveau dessine bien une ébauche, mais le signal circule sous le seuil de la conscience et n’en sort jamais.

Les données penchent pour la première, sans fermer la porte, car des réponses que personne ne commande, comme le diamètre de la pupille, se comportent autrement dans l’aphantasie. Le signal manquerait donc très tôt dans la chaîne.

Quelle que soit l’étape, imaginer fait travailler trois maillons, les régions frontales qui commandent, un relais temporal qui garde le sens des objets, et les aires visuelles qui posent le détail.

Dans l’aphantasie, ce relais temporal dialogue moins avec les régions de commande. L’intention d’imaginer s’allume, l’écho visuel ne revient pas. Ça colle avec les deux hypothèses et ne tranche pas entre elles.

Une lecture de groupes

Ces circuits sortent de comparaisons entre groupes de volontaires, et ils décrivent comment le savoir tient debout sans image, en moyenne, si bien que le câblage d’une personne en particulier reste hors de portée.

Au quotidien

L’esprit s’arrange tout seul, sans qu’on y pense. Faute d’images, il prend d’autres chemins, et ces chemins deviennent des habitudes qu’on ne remarque même plus.

Le langage prend le relais
Nommer et décrire font le travail de l’aperçu. Un itinéraire devient une suite de repères qu’on se récite, deuxième à gauche, puis tout droit jusqu’au feu.
Le monde extérieur sert d’ardoise
Une liste, un schéma sur un carnet, une photo de référence, un plan. Le papier fait ce que d’autres confient à leur mémoire visuelle.
La géométrie sans le décor
Retenir la disposition d’une pièce, estimer un volume, anticiper un trajet, tout ça se fait sans peine. La couleur du canapé, elle, ne s’affiche pas.
Reconnaître par indices singuliers
Une démarche, un timbre de voix, une monture de lunettes, une façon de se tenir. Un faisceau d’indices, et ça suffit pour mettre un nom sur quelqu’un.
Une autre expérience de la lecture
Les trois pages sur la lande et la lumière du soir passent souvent en diagonale. L’intrigue, la tension, ce que les personnages ont en tête, tout ça accroche autant qu’ailleurs.
Un espace mental épuré
L’attention reste sur l’instant, et elle y reste bien. Un souvenir pénible ou une image choquante ne revient pas en flash devant les yeux.

Un fonctionnement autonome et robuste

Personne n’a appris ces stratégies dans un manuel, et elles ne réparent rien, puisqu’il n’y a rien de cassé. L’esprit s’organise autrement, avec de la logique et du langage, et le quotidien suit.

Se souvenir sans rien revoir

De toutes les questions qu’on entend, c’est celle qui revient le plus souvent, et celle où l’on se trompe le plus.

Demandez à un proche de vous raconter son dernier anniversaire. Les invités, le gâteau, qui a parlé de quoi, tout sort. Demandez-lui ensuite s’il y était, une fraction de seconde, pendant qu’il vous parlait. C’est là que les vécus se séparent.

Les faits, les dates, l’ordre des événements restent à portée de main, alors que le voyage dans le temps, celui qui replonge dans l’épisode et le rejoue de l’intérieur, se fait plus discret. La neuropsychologie leur donne deux noms différents et les étudie chacun de son côté.

Redevenir, un instant, le sujet de son propre passé porte un nom en recherche, la conscience autonoétique, que l’on mesure à part, sans regarder si les faits racontés sont exacts.

Le dernier réveillon

Vous pouvez sans doute en faire la liste, qui était là, ce qu’on a mangé, de quoi on a parlé, à quelle heure les derniers sont partis. Demandez-vous maintenant si quelque chose est revenu avec la liste, une lumière basse, une odeur de cuisine, un éclat de rire. Si les faits sont arrivés seuls, c’est exactement de ça qu’on parle.

Les chercheurs mesurent cet écart en faisant parler les gens. Un volontaire raconte un souvenir précis à voix haute, puis chaque phrase va dans une colonne, celle de la scène revécue ou celle du fait posé à côté. Simple à dire.

D’un côté les détails internes, un geste, une odeur, l’émotion du moment, de l’autre les détails externes, la date, une déduction, un commentaire général. Les deux colonnes ne bougent pas ensemble.

Dans l’aphantasie, la colonne des détails internes est plus mince, pour la semaine dernière comme pour l’enfance, tandis que la colonne des faits tient et que la personne se dit un peu moins sûre d’elle. Le passé se sait plus qu’il ne se rejoue, et il n’a pas disparu.

  • Les grands questionnaires

    Dès les premières enquêtes, des centaines de personnes sans image décrivent des souvenirs moins fournis, et des scènes à venir tout aussi allégées. Leur repérage dans l’espace, lui, ne bouge pas.

  • Passé et futur s’amenuisent ensemble

    Se rappeler un épisode et en imaginer un pour demain font tourner le même assemblage. Le détail sensoriel manque donc aussi quand on demande une scène à venir, et il manque même un peu plus que pour les souvenirs.

  • La scène avant l’image

    Les personnes aveugles de naissance montent leur décor avec des sons, des textures, des distances, et leurs souvenirs sont pleinement habités. Une revue en tire une idée simple. Ce qui porte le souvenir, c’est la scène assemblée, et la vision n’est qu’un des chemins pour l’assembler. Dans l’aphantasie, ce serait donc l’assemblage qui manque.

  • Le témoignage devant un enquêteur

    Après un incident filmé, interrogées selon les méthodes de l’entretien judiciaire, les personnes sans image donnent des récits plus courts, tout aussi exacts, sans plus d’inventions que les autres. La consigne classique, revoir la scène dans sa tête, fait même baisser leur rappel.

La question reste ouverte, une personne à la fois

Tout ça compare des moyennes de groupes, et l’écart à l’intérieur d’un groupe dépasse l’écart entre les groupes. Des personnes sans image livrent des récits très riches, d’autres avec une imagerie ordinaire racontent en trois lignes. Un score d’imagerie ne dit pas comment vous vous souvenez.

D’où vient le mot

En 1880, à Londres, Francis Galton demande à des centaines de notables de se représenter leur table du petit déjeuner. Certains décrivent la nappe et le reflet des couverts. D’autres ne voient rien du tout, et le disent. Puis plus rien, ou presque, pendant plus d’un siècle.

Le mot arrive en 2015. Une équipe britannique suit un patient qui a perdu ses images du jour au lendemain, après une opération, et forge le terme sur le grec phantasia, l’œil de l’esprit.

Le mot prend tout de suite, dans les labos comme dans le grand public. Il prend même trop bien, et chaque équipe finit par l’employer à sa manière, si bien que plusieurs d’entre elles cosignent une définition commune.

La définition commune

L’aphantasie est définie comme « l’absence ou la réduction marquée de l’imagerie sensorielle volontaire », et l’imagerie comme « l’expérience quasi sensorielle d’une chose, le plus souvent quand elle n’est pas là ». L’hyperphantasie en est l’inverse, une imagerie d’une force peu commune, dont on dit qu’elle rivalise avec la vivacité de ce qu’on voit vraiment. Le mot « volontaire » n’est pas là par hasard, puisque des images peuvent surgir sans avoir été appelées, dans un rêve ou en un éclair, même quand rien ne vient à la demande.

De l’absence totale aux images très faibles
Certains réservaient le mot au noir complet, d’autres l’étendaient aux images à peine là, et la définition commune a tranché pour l’absence, si bien que le mot est pris dans ce sens ici.
De l’œil de l’esprit à tous les sens
Né pour le regard intérieur, le mot couvre aujourd’hui le silence d’autres canaux, l’oreille ou le toucher. Ne rien voir n’empêche d’ailleurs pas d’entendre très net dans sa tête, même si un canal muet en annonce souvent d’autres.

Origine congénitale ou survenue acquise

Le cas de 2015 était une perte, survenue à l’âge adulte. La très grande majorité des personnes qui se reconnaissent ici racontent autre chose, car elles ont toujours fonctionné comme ça, et n’ont rien perdu, puisqu’il n’y a jamais rien eu à voir.

Comment on la situe

Entre le noir complet et une image presque aussi nette qu’un regard, les récits passent par toutes les intensités, de rien du tout à une esquisse pâle, sans palier ni frontière naturelle.

Les chercheurs ont quand même tracé une ligne, parce qu’il faut bien compter et comparer, et cette ligne se discute. Une lueur infime ne compte pour rien chez l’un et vaut une image chez l’autre, si bien que deux profils presque identiques tombent de part et d’autre.

Aucune prise de sang, aucun scanner ne tranche. Pour savoir ce qu’une personne voit les yeux fermés, la science lui demande, et la croit. Tout le domaine tient sur cette confiance, A-Quest compris.

Le questionnaire de référence s’appelle le VVIQ. Il demande d’imaginer seize scènes et de noter la netteté de chacune de 1 à 5, pour un score entre 16 et 80. L’aphantasie stricte, c’est le plancher, 16, aucune image, seize fois de suite.

Le barème note ce qu’une personne croit percevoir, comparé à un étalon qu’elle n’a jamais vu, si bien que, quand on n’a jamais eu d’image, on note dans le vide. L’outil a d’autres angles morts.

Un seul canal exploré
Le VVIQ ne regarde que la vue, alors que le mot s’est étendu aux autres sens, si bien qu’une oreille intérieure muette ou un toucher mental absent passent sous son radar.
Une dimension unique
Le test note la netteté, rien d’autre. L’effort que ça demande, le temps que l’image tient, ce qu’on peut lui faire faire, tout ça reste hors score.
Un échantillon restreint de situations
Seize scénarios figés, c’est court pour décrire une façon de penser.
Un outil d’étude avant tout
L’instrument a été bâti pour comparer des volontaires entre eux, et son concepteur lui-même met en garde contre les seuils rigides.

Les chiffres qui se contredisent d’une publication à l’autre viennent de là, du seuil. Réservée au noir complet, l’aphantasie touche environ une personne sur cent. Élargie aux images très faibles, elle monte à quatre personnes sur cent. Les deux comptes sont bons, puisque ce sont deux conventions.

Déplacez la ligne de quelques points, et des milliers de personnes changent de case sans que rien n’ait bougé dans leur tête, ce qui dit assez que le trait sert à compter, et à rien d’autre.

Les repères d’A-Quest sont une autre affaire. Ce questionnaire en français explore l’imagination plus largement et attend encore sa validation académique, si bien que ses seuils restent des réglages de produit, provisoires, sans rapport avec les barèmes ci-dessus.

Aucun questionnaire n’a été écrit pour l’aphantasie seule. La recherche emprunte, et bricole peu à peu des compléments.

  • Des instruments adaptés

    Le VVIQ existe en version révisée, le VVIQ-2, qui a sa traduction française. À côté, le Psi-Q note sept canaux sensoriels et l’échelle SUIS s’occupe des images qui surgissent toutes seules. Les équipes croisent ces échelles en attendant mieux.

  • Chronométrer les comparaisons

    Certains protocoles arrêtent de demander si l’image est nette et mesurent le temps de réponse. Lequel des deux objets est le plus gros, lequel des deux sons est le plus aigu, répondre demande une manipulation mentale, et la vitesse trahit la manière dont elle se fait.

  • L’exploration de mesures physiologiques

    D’autres labos regardent ce que le corps fait sans qu’on le lui demande, la pupille qui se resserre, un dessin de mémoire, l’activité du cortex visuel. Ces protocoles séparent bien des groupes, et pas encore des personnes.

Ce qu’A-Quest apporte d’inédit

Un questionnaire en français qui ne s’arrête pas à l’échelle visuelle. Plusieurs canaux, l’effort que ça demande, la tenue de l’image dans le temps, et ce qui surgit sans être appelé. L’idée est d’attraper ce qu’une note globale écrase. La validation scientifique est en cours.

Ce qu’on a réussi à mesurer

Si tout repose sur ce que les gens racontent, comment savoir que le phénomène existe ? Les laboratoires se posent la même question, et ils cherchent des mesures qui se passent de la parole, des protocoles où le corps répond sans qu’on lui demande d’expliquer ce qu’il voit, pour coller le récit à quelque chose qu’on peut enregistrer.

  • Le réflexe pupillaire comme révélateur

    La pupille se resserre à la lumière sans qu’on lui demande rien. Chez la plupart des gens, imaginer une scène en plein soleil la resserre aussi, un peu, et d’autant plus que l’image est vive. Dans l’aphantasie, cette réaction à l’image manque, alors que la réponse à la vraie lumière est normale. Une équipe française a refait l’expérience sur un protocole élargi, et l’effet de groupe tient, avec des écarts d’une personne à l’autre trop grands pour en faire un test.

  • Le dessin de mémoire dissocie forme et lieu

    Les chercheurs montrent la photo d’une pièce, la retirent, puis demandent de la redessiner. Les participants sans image posent moins d’objets et moins de couleur, et il arrive qu’une fenêtre devienne un rectangle avec le mot « fenêtre » écrit dedans. Les objets sont pourtant au bon endroit, aux bonnes distances, et il y a moins d’inventions que chez les autres. L’aspect et la place passent par deux voies.

  • Imagerie cérébrale fonctionnelle à haute résolution

    Au repos, les régions d’attention à l’avant et le cortex visuel à l’arrière se parlent moins. Pendant une tâche d’imagerie, sous un aimant très puissant (7 teslas), c’est le relais du lobe temporal antérieur, celui qui garde le sens des objets, qui échange moins avec les réseaux de commande.

  • L’inversion inattendue de l’alexithymie

    L’alexithymie, c’est la difficulté à repérer et à nommer ses propres émotions, et les modèles prévoyaient qu’elle grimpe à mesure que l’image baisse. Sur près de 1 500 volontaires, la courbe casse tout en bas. Le groupe sans image fait les mêmes scores que le groupe à imagerie ordinaire, et c’est la zone des images vagues, juste au-dessus, qui peine le plus. C’est pour ce genre de cassure qu’on a proposé de séparer les deux zones basses du spectre.

Un champ scientifique jeune et dynamique

Les premières études en bonne et due forme datent de 2015, et on compte quelques dizaines de publications solides. Les définitions bougent encore, les méthodes aussi, et la plupart de ces résultats attendent d’être refaits par d’autres équipes. Ce qui précède vaut pour aujourd’hui.

Les dimensions voisines

Le spectre ne parle que d’une chose, l’image visuelle appelée sur commande. Autour, plusieurs facultés qu’on lui colle par réflexe ont chacune leur propre réglage, et ce réglage varie autant dans l’aphantasie qu’ailleurs. Certaines vont plus souvent avec l’absence d’image. Aucune n’en découle.

Le mystère des rêves nocturnes

Le rêve ne passe pas par la même porte que l’imagerie volontaire, puisqu’il se déclenche sans les circuits frontaux de commande. La majorité des personnes qui ne voient rien le jour font des rêves visuels, parfois très riches. D’autres rêvent en récit, en sensations, sans image. Les deux cas existent, et aucun ne change la place sur le spectre.

Les apparitions spontanées
Un flash, une scène qui se lève en lisant, les images hypnagogiques qui défilent au moment de s’endormir, rien de tout ça n’a été demandé. Le spectre décrit l’image construite sur commande, et ces visiteurs peuvent très bien passer quand même.
La cognition spatiale
Se repérer en ville, lire le plan d’un bâtiment, deviner si le canapé passera la porte, c’est de l’imagerie spatiale. Savoir où sont les choses et voir à quoi elles ressemblent sont deux opérations, et les dessins de mémoire le montrent bien.
Le voyage dans le temps autobiographique
Connaître les faits de sa propre histoire et revivre l’épisode de l’intérieur sont deux mécanismes. La section « Se souvenir sans rien revoir » leur est consacrée.
La reconnaissance physionomique
Peiner à reconnaître un visage connu hors de son contexte habituel se rencontre plus souvent que le hasard ne le voudrait. C’est une autre fonction, qui se mesure à part.
La sensibilité des autres canaux sensoriels
Chaque sens a son registre intérieur. Ne rien voir n’empêche pas d’avoir une oreille imaginaire très musicale ou un toucher mental précis, et ces profils dépareillés existent bel et bien.

Les malentendus les plus courants

Six phrases qu’on entend souvent. Les trois premières nient l’expérience, les trois suivantes lui inventent des conséquences.

  • « Tout le monde est un peu comme ça, c’est une façon de parler. »

    L’écart d’une personne à l’autre est grand, et il passe inaperçu parce que personne ne demande à personne ce qu’il voit les yeux fermés. Chacun suppose que le voisin fonctionne pareil. C’est pour ça que la découverte arrive si tard, et qu’elle secoue autant.

  • « Vous n’essayez pas assez fort, concentrez-vous. »

    Se concentrer allume les régions de commande, comme chez tout le monde. Le signal visuel ne suit pas pour autant. Forcer ne change rien au câblage, et fabrique surtout de la culpabilité.

  • « Vous n’avez pas d’imagination. »

    Imaginer et visualiser sont deux verbes. Inventer une histoire, monter une stratégie, dessiner l’architecture d’un logiciel, écrire un roman, tout ça se fait avec des concepts, des structures, des analogies. L’image n’est qu’un des supports possibles.

  • « Votre mémoire ne fonctionne pas. »

    La mémoire, c’est un seul mot pour plusieurs tiroirs : la mémoire de travail, les faits de sa vie, les connaissances, les gestes appris. Au quotidien, on apprend et on retient sans accroc, et les tests neuropsychologiques classiques ne voient pas de différence entre les groupes. Des écarts apparaissent seulement dans des épreuves construites pour bloquer les détours non visuels, sur la vitesse ou le rappel. Le chemin change. Ce qui est rangé au bout reste rangé.

  • « C’est un trouble, ça se soigne. »

    Rien à corriger, rien à réparer. Le mot trouble a circulé, par facilité, et les chercheurs parlent aujourd’hui de neurodivergence : une variation du fonctionnement humain, au même titre qu’être gaucher ou avoir l’oreille absolue.

  • « Vous ne pouvez pas faire un métier visuel. »

    Les parcours scientifiques et mathématiques sont plus fréquents dans l’aphantasie, et les métiers de l’image comptent quand même de grands noms, dont Ed Catmull, cofondateur de Pixar. La création visuelle se passe sur un écran, une toile, une maquette, avec des références sous les yeux, et le tableau n’a pas besoin d’exister dans la tête avant d’exister sur la toile.

Questions fréquentes

  • Comment savoir si c’est mon cas ?
    Fermez les yeux et cherchez le visage d’un proche, ou votre cuisine. Si aucun contour, aucune couleur ne vient, vous êtes sur la bonne page. Si une ébauche passe, même fugace, la page voisine, l’hypophantasie, vous décrira mieux.
  • Comment l’expliquer à mes proches ?
    Faites-leur faire la pomme ou la porte d’entrée, puis racontez ce qui se passe chez vous. L’idée est nette, l’écran reste noir. Leur étonnement vient presque toujours du même endroit, ils découvrent que l’intérieur des autres ne ressemble pas au leur.
  • Les autres sens sont-ils concernés ?
    Ça dépend. Certaines personnes ne voient rien et entendent très bien une voix ou une mélodie dans leur tête, d’autres n’ont rien sur aucun canal. La question se pose sens par sens, et la section sur l’origine du mot en dit plus.
  • Est-ce que je vais perdre mes souvenirs ?
    Non. Ce que vous savez de votre vie reste en place, et ce qui change, c’est la manière d’y revenir, plus par le savoir que par la scène rejouée. La section « Se souvenir sans rien revoir » détaille tout ça.
  • Est-ce que ça se transmet dans une famille ?
    Peut-être. On voit régulièrement plusieurs membres d’une même famille fonctionner de la même façon, ce qui fait penser à une part héréditaire. La recherche en est encore à confirmer ces premiers indices.
  • Est-ce que cela peut changer ?
    Un score peut bouger un peu avec la fatigue, le stress ou l’attention du jour. Rien dans la littérature actuelle ne montre qu’une imagerie volontaire durable s’acquière à l’entraînement quand on a toujours vécu sans.
  • Est-ce que c’est grave ?
    Non. L’aphantasie est une variation du fonctionnement humain, et elle va très bien avec une vie pleine, sur tous les plans.

Les zones à côté

  • HypophantasieJuste à côté, une image se présente quand même, pâle, brève, difficile à retenir. Beaucoup hésitent entre les deux pages, et c’est normal, car la limite se joue à très peu de chose.
Revenir à la carte du spectre

Sources

Les travaux dont on s’est servi pour écrire cette page. La mention après chaque référence dit ce qu’elle permet d’affirmer.

Mise à jour le · 18 septembre 2026

  1. Wright, D. J., Scott, M. W., Kraeutner, S. N. et collègues (2024). An international estimate of the prevalence of differing visual imagery abilities. Frontiers in Psychology, 15, 1454107.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Estimation internationale en quatre zones, sur 3 049 personnes puis sur un ensemble regroupé de 9 063 personnes. Tous les pourcentages cités sur ces pages viennent de cet échantillon.

  2. Dance, C. J., Ipser, A. et Simner, J. (2022). The prevalence of aphantasia (imagery weakness) in the general population. Consciousness and Cognition, 97, 103243.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Estimation obtenue auprès de personnes venues pour tout autre chose que le sujet, avec un seuil large qui mêle absence et images faibles.

  3. Zeman, A., Dewar, M. et Della Sala, S. (2015). Lives without imagery, congenital aphantasia. Cortex, 73, 378-380.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Lettre qui introduit le mot « aphantasie », à partir du cas d’un patient ayant perdu son imagerie visuelle. À citer pour le vocabulaire qu’elle fonde.

  4. Jin, F., Hsu, S.-M. et Li, Y. (2024). A systematic review of aphantasia: concept, measurement, neural basis, and theory development. Vision, 8(3), 56.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Revue systématique des définitions concurrentes, des instruments et des limites méthodologiques du champ. Utile pour cerner ce qui reste ouvert.

  5. Blomkvist, A. et Marks, D. F. (2023). Defining and “diagnosing” aphantasia: condition or individual difference? Cortex, 169, 220-234.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Critique argumentée des seuils retenus dans la littérature, cosignée par l’auteur du questionnaire de référence. Sert à dire que les frontières sont des conventions discutées.

  6. Marks, D. F. (1973). Visual imagery differences in the recall of pictures. British Journal of Psychology, 64(1), 17-24.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Article fondateur du questionnaire de vivacité de l’imagerie visuelle. Rappelle que l’outil mesure un ressenti déclaré, et qu’il a été conçu pour comparer des personnes entre elles.

  7. Zeman, A. (2024). Aphantasia and hyperphantasia: exploring imagery vividness extremes. Trends in Cognitive Sciences, 28(5), 467-480.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Synthèse récente des deux extrémités. À l’échelle des groupes, le souvenir revécu tend à s’amincir en bas du spectre et à s’enrichir en haut.

  8. Liu, J., Zhan, M., Hajhajate, D., Spagna, A., Dehaene, S., Cohen, L. et Bartolomeo, P. (2025). Visual mental imagery in typical imagers and in aphantasia: a millimeter-scale 7-T fMRI study. Cortex, 185, 113-132.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Imagerie cérébrale à très haute résolution pendant une tâche d’imagerie volontaire. Décrit un relais temporal et sa mise en relation avec les régions de contrôle, au niveau des groupes.

  9. Piolino, P., Desgranges, B. et Eustache, F. (2009). Episodic autobiographical memories over the course of time: cognitive, neuropsychological and neuroimaging findings. Neuropsychologia, 47(11), 2314-2329.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Revue d’une équipe francophone qui distingue les souvenirs spécifiques de la sémantique personnelle. C’est d’elle que vient le vocabulaire employé sur ces pages, et elle ne porte pas sur le spectre de l’imagerie.

  10. Tulving, E. (2002). Episodic memory: from mind to brain. Annual Review of Psychology, 53(1), 1-25.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Synthèse fondatrice qui sépare le souvenir d’un épisode vécu de la simple connaissance d’un fait, et nomme l’impression de redevenir le sujet de la scène. À citer pour le vocabulaire, non pour un résultat chiffré.

  11. Levine, B., Svoboda, E., Hay, J. F., Winocur, G. et Moscovitch, M. (2002). Aging and autobiographical memory: dissociating episodic from semantic retrieval. Psychology and Aging, 17(4), 677-689.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Protocole d’entretien qui fait raconter un épisode à voix haute, puis note séparément ce qui appartient à la scène et ce qui vient d’ailleurs. C’est la méthode derrière la plupart des résultats cités ici.

  12. Monzel, M., Leelaarporn, P., Lutz, T. et collègues (2024). Hippocampal-occipital connectivity reflects autobiographical memory deficits in aphantasia. eLife, 13, RP94916.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Entretien noté et imagerie cérébrale, sur 14 personnes et 16 témoins. Moins de détails propres à la scène, autant de détails de contexte, et une confiance plus basse. Petit effectif, résultat de groupe.

  13. Dawes, A. J., Keogh, R., Andrillon, T. et Pearson, J. (2020). A cognitive profile of multi-sensory imagery, memory and dreaming in aphantasia. Scientific Reports, 10, 10022.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Questionnaires remplis par 267 personnes décrivant une absence d’images et 203 personnes comparables. Souvenirs et projections moins riches, repérage spatial équivalent. Participants venus d’eux-mêmes.

  14. Addis, D. R., Wong, A. T. et Schacter, D. L. (2007). Remembering the past and imagining the future: common and distinct neural substrates during event construction and elaboration. Neuropsychologia, 45(7), 1363-1377.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Montre que se rappeler un épisode passé et en imaginer un à venir mobilisent en grande partie le même assemblage. Résultat de groupe en imagerie cérébrale, sans rapport avec le spectre de l’imagerie.

  15. Dawes, A. J., Keogh, R., Robuck, S. et Pearson, J. (2022). Memories with a blind mind: remembering the past and imagining the future with aphantasia. Cognition, 227, 105192.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Récits écrits de six épisodes passés et six épisodes à venir, notés détail par détail, auprès de 30 personnes et 30 témoins appariés. La réduction porte surtout sur l’avenir et sur le détail perceptif.

  16. McCormick, C. et Lange, S. (2025). Missing images: autobiographical memory in aphantasia and blindness. Frontiers in Cognition, 4, 1644533.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Article de synthèse qui oppose l’absence d’images mentales et la cécité de naissance, et propose que ce soit la scène assemblée, plutôt que la vision, qui porte le souvenir. Revue, sans données nouvelles.

  17. Dando, C. J., Nahouli, Z., Hart, A. et Pounder, Z. (2023). Real-world implications of aphantasia: episodic recall of eyewitnesses with aphantasia is less complete but no less accurate than typical imagers. Royal Society Open Science, 10(10), 231007.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Témoins d’une scène filmée, interrogés selon les méthodes de l’entretien judiciaire. Récits moins complets et tout aussi exacts. La consigne de revoir la scène mentalement fait baisser le rappel.

  18. Monzel, M., Mitchell, D., Macpherson, F., Pearson, J. et Zeman, A. (2022). Proposal for a consistent definition of aphantasia and hyperphantasia. Cortex, 152, 74-76.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Prise de position collective sur la définition des deux extrémités. Texte court de discussion, cosigné par plusieurs équipes du domaine.

  19. New, B., Barra, J., Chauvin, A., Huson, N. et Lœvenbruck, H. (2026). Multimodal mental imagery profiles and the prevalence of aphantasia and hyperphantasia in the general population. Cortex, 201, 119-136.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Enquête sur huit canaux sensoriels auprès d’environ 2 000 personnes de 18 à 30 ans au Royaume-Uni. Le goût et l’odorat sont les plus difficiles à convoquer, l’audition la plus facile, et une absence sur un canal s’accompagne souvent d’une pauvreté sur d’autres. Sert à parler des autres sens, et à eux seuls.

  20. Suggate, S. P. (2024). Beyond self-report: measuring visual, auditory, and tactile mental imagery using a mental comparison task. Behavior Research Methods, 56(8), 8658-8676.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Article de méthode, qui montre que l’échelle visuelle de référence s’en tient à un sens et à une poignée de scènes, et propose une tâche chronométrée pour la remplacer. Sert à parler des limites des questionnaires.

  21. Ceschi, G. et Pictet, A. (2018). Questionnaire sur la vivacité de l’imagerie visuelle, version 2 en français, annexe 7 de Imagerie mentale et psychothérapie. Mardaga.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Version francophone de l’instrument, utile pour comparer les formulations. Annexe d’ouvrage, seule référence de cette liste sans identifiant DOI.

  22. Andrade, J., May, J., Deeprose, C., Baugh, S.-J. et Ganis, G. (2014). Assessing vividness of mental imagery: the Plymouth Sensory Imagery Questionnaire. British Journal of Psychology, 105(4), 547-563.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Validation d’un questionnaire qui note la vivacité déclarée sur sept canaux sensoriels, comparé au VVIQ-2 et à l’échelle des images spontanées. Sert à décrire le paysage des instruments.

  23. Vanbuckhave, C., Huson, N., Lœvenbruck, H., Guyader, N. et Chauvin, A. (2026). Pupil changes to voluntary and involuntary visual imagery: a unified paradigm with implications for aphantasia research. Neuropsychologia, 223, 109378.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Reprise de la mesure pupillaire sur un protocole élargi, auprès de 50 personnes. L’effet de groupe est retrouvé, avec une variabilité entre participants si forte qu’elle se détache de la vivacité déclarée. Sert à dire que la méthode reste à affiner.

  24. Delem, M., Mas, M., Luminet, O., Plancher, G. et Ruby, P. (2026). The linear relationship between visual imagery and alexithymia breaks when imagery is absent. Peer Community Journal, 6, e79.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    Regroupement de 1 478 personnes, dont 147 décrivant une absence complète et 141 des images faibles. Montre que la relation cesse d’être régulière tout en bas du spectre.

  25. Monzel, M., Vetterlein, A. et Reuter, M. (2022). Memory deficits in aphantasics are not restricted to autobiographical memory, perspectives from the Dual Coding approach. Journal of Neuropsychology, 16(2), 444-461.(s’ouvre dans un nouvel onglet)

    67 personnes et 32 témoins, sur des épreuves choisies pour empêcher les détours non visuels. Des écarts apparaissent alors au-delà du souvenir. Sert à nuancer l’idée que toute la mémoire serait épargnée.

Et vous, où vous situez-vous ?

A-Quest interroge l’imagerie mentale sur plusieurs dimensions, bien au-delà de cet axe visuel.